Littérature

Les français sont férus de chocolat, les japonais de sushis….

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~ 15 mai 2019 ~

ORGIE DE SUSHIS

L’atmosphère est brillante, pétillante, racée, feutrée, cristalline. Magnifique.

-Nous allons faire une orgie de sushis, dit Kakuro en déployant sa serviette d’un geste enthousiaste. Vous ne m’en voudrez pas, j’ai déjà commandé ; je tiens à vous faire découvrir ce que je considère comme le meilleur de la cuisine japonaise à Paris.

– Pas du tout, dis-je en écarquillant les yeux parce que les serveurs ont déposé devant nous des bouteilles de saké et, dans une myriade de coupelles précieuses, toute une série de petits je-ne-sais-quoi qui doit être très bon.

Et nous commençons. Je vais à la pêche au concombre mariné, qui n’a de concombre et de marinade que l’aspect tant c’est, sur la langue, une chose délicieuse. Kakuro soulève délicatement de ses baguette de bois auburn un fragment de… mandarine ? tomate ? mangue ? et le fais disparaître avec dextérité. Je fourrage immédiatement dans la même coupelle.

C’est de la carotte sucrée pour dieux gourmets.

– Bon anniversaire alors ! dis-je en levant mon verre de saké.

– Merci, merci beaucoup ! dit-il en trinquant avec moi.

– C’est du poulpe ? je demande parce que je viens de dénicher un petit morceau de tentacule crénelé dans une coupelle de sauce jaune safran.

On apporte deux petits plateaux de bois épais, sans bords, surmontés de morceaux de poisson cru.

– Sashimis, dit Kakuro. Là aussi, vous trouverez du poulpe.

Je m’abîme dans la contemplation de l’ouvrage. La beauté visuelle en est à couper le souffle. Je coince un petit bout de chair blanc et gris entre mes baguettes malhabiles (du carrelet, me précise obligeamment Kakuro) et, bien décidée à l’extase, je goûte.

Qu’allons-nous chercher l’éternité dans l’éther d’essences invisibles ? Cette petite chose blanchâtre en est une miette bien tangible.

Muriel BARBERY, L’Elégance du hérisson, 2006.