Littérature

À Pâques ou à la trinité…

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~ 15 mai 2019 ~

REPAS DE FÊTE

Sa mère, qui les attendait, avait préparé des frites, c’était le truc préféré de Gloria, surtout quand elle était gamine. Elle aimait éplucher les patates, sur une feuille de journal ouvert, à genoux, sur la chaise, s’appliquait à ne pas faire une grosse épluchure, mais si possible que ça reste une seule épluchure. Puis essuyer les pommes de terre, dans un torchon propre, il fallait le prendre encore plié dans le tiroir à torchons, celui à côté du tiroir à couverts, sous la table. Puis passer les patates dans la grille qui en faisait des frites. Ensuite, c’était le boulot de sa mère, tout ce qui concernait la friteuse.

Mais, cette fois, elle n’était pas là pour préparer tout le truc. Et puis, elle n’était plus une petite fille. Elle n’avait rien pensé, toujours pas. Elle avait imaginé cette journée, la sortie, des milliers de fois. Tout ce qu’elle ferait, à toute vitesse, dès le nez dehors, les gens qu’elle appellerait, ses affaires dans sa chambre, mettre un 45 tours et reprendre ses vieilles fringues, se maquiller, et appeler Florence… Même prendre le bus avait des allures de fête quand elle était enfermée.

Seulement, maintenant qu’elle y était, ça ne lui faisait rien. Ketchup sur la petite table de la cuisine, juste assez grande pour y manger à trois. Plus rien, jamais, comme avant. Sa mère avait préparé ce repas de fête, mais elle avait les traits tirés et son regard l’évitait. Elle n’était pas à l’aise. Plus rien comme avant. Sans appétit, grignoter quelques frites.

Elle était brouillée, tout évacuée, ni agressive, ni amusée, elle remarquait des choses, presque machinalement. Ses parents avaient l’air fatigués. Elle aurait préféré qu’ils pètent la forme et soient odieux, pouvoir se mettre à les haïr. Mais ça n’était pas si simple. En famille, les choses sont rarement schématiques.

Le frigidaire avait changé. L’ancien menaçait de déconner depuis un long moment déjà. La vie avait continué.

Elle avait trouvé le courage de dire “non merci j’ai pas faim” devant le gâteau au chocolat, un peu brûlé, qu’avait préparé sa mère. Ces victuailles de fausse fête lui rappelaient étrangement le repas de fête à l’hôpital. Boucle bouclée. Au visage du père entendant qu’elle n’avait plus faim elle avait aussitôt rajouté “enfin si une petite tranche quand même”. Comme si elle ne pouvait pas “leur faire ça”, leur refuser le plaisir de la voir manger ce qu’ils avaient préparé.

Virginie DESPENTES, Bye Bye Blondie, 2004