Littérature

L’art de manger des nouilles japonaises…

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~ 11 novembre 2018 ~

DU SLURP OU DE L’ART DU REPAS AU JAPON

IRRASHAIMASE ! IRRASHAIMASE ! IRRASHAIMASEEEEEE ! hurlent successivement les trois serveurs vêtus de vestes traditionnelles décorées de poissons bleus et ventrus.

Leur formule de bienvenue se déploie en vagues scélérates. Le dernier a le plus bel organe, de quoi réveiller à lui seul une escouade de narcoleptiques. Une braillée à l’unisson aurait été préférable, nos tympans auraient souffert un peu plus, mais moins longtemps.

Ken nous explique qu’au Japon l’accueil sonore fait partie du jeu. Dans les endroits sélects,l’irrashaimase est sobre, mais reste très audible. En revanche, dans une gargote, on est accueilli à grandes bramées généreuses, comme tous les clients qui suivront ; le repas est donc un voyage le long d’un torrent de décibels, ponctué par les arrivées successives des habitués, et l’inusable enthousiasme des serveurs et des cuisiniers. Les premiers temps, on sursaute, on manque de lâcher son nigirizushi dans sa sauce murasaki. Et puis on s’habitue.

IRRASHAIMASE ! IRRASHAIMASE ! IRRASHAIMASEEEEEE !

Il est de bon ton de déguster ses nouilles en faisant de grands slurps. Hommes, femmes, collégiens, retraités, employés, artistes, grandes dames de Ginza, poupées gothiques de Harajuku, chacun y va de son slurp humide et effiloché. Il y a sans doute là l’occasion de montrer à l’aubergiste sa satisfaction, et celle de communier avec ses congénères dans une joie simple qui réconcilie avec l’existence. Un bol de nouilles colmate l’estomac, se digère comme un rêve et fournit en sucres lents les organismes les plus sollicités par un rythme de vie trépidant. Plus prosaïquement, le slurp permet de faire voyager un instant les nouilles dans l’air et de les refroidir juste ce qu’il faut avant de les avaler. En slurpant, on évite de se brûler.

Le slurp démontre s’il était nécessaire que la cuisine n’est pas qu’affaire de bonheur des yeux ou de pailles gustatives. La gastronomie s’intéresse de près à nos oreilles, et particulièrement aux oreilles japonaises, lesquelles portent d’ailleurs le joli nom de mimi. Des dictionnaires d’onomatopées recensent plusieurs milliers d’expressions aussi courantes que savoureuses.Gutsu gutsu susurre la soupe en train de mijoter, ja ja fait l’eau qui coule dans une théière, et bari bari le biscuit qui craque délicatement sous la dent.

Hors du territoire de la cuisine, le monde continue bien sûr de bruisser. Goro goro évoque le fait de rester chez soi pour s’abandonner aux joies de la nonchalance. Kia kia convient au rire à gorge déployée, niko niko à celui d’une élégante, et nia nia au ricanement du sournois. Quant à shin shin, il va comme une moufle à la neige qui tombe doucement et en grande quantité. Mais il est improbable que “foro goro gutsu gutsu bari bari shin shin ja ja nia nia” signifie : “Aujourd’hui, je suis restée au chaud chez moi les orteils en éventail en dégustant un gâteau craquant. Une soupe prometteuse mijotait sur mon réchaud, la neige semblait ne jamais vouloir s’arrêter de tomber, recouvrant mon jardin, étouffant même le rire que mon voisin laissait trop souvent fuser en prenant sa douche.” Ce serait trop facile. Et pourtant on aimerait que de telles phrases existent. Comme on aimerait être capable de produire de longs et voluptueux slurps en mangeant nos nouilles. Mais notre éducation  nous en empêche.

Dominique SYLVAIN, Régals du Japon et d’ailleurs, 2008.