Fred a installé le coin cuisine : une grande bassine pour laver la vaisselle, une gazinière en équilibre sur des parpaings, deux bidons d’eau et le garde-manger. Dans le prolongement, on a installé la fromagerie, c’est là que je l’aide à mouler. Je suis une très bonne fromagère, j’ai compris l’art de la louche bien mieux queZélie ou tous les adultes que je connais. Je ne connais pas le dosage dela présure pour rendre le lait tout dur, alors je ne prépare pas le caillé. Moi, je moule, je retourne, je sale, j’empaquette, je vends, je fais plein de trucs nécessaires pour s’en sortir.
J’adore mouler. Délicatement, j’enfonce ma louche en métal dans le caillé, je commence par les côtés de la bassine et je reviens vers le centre, c’est comme ça qu’on évite de faire de la soupe. parce que si on fait de la soupe on perd au moins trois fromages dans uen bassine car le caillé se fait la malle parles trous des faisselles. Les faisselles, je les remplis avec ma louche, toutes autant les unes que les autres et surtout avec un caillé toujours pareil. Par exemple, si par malheur d’inconvenance j’ai fait de la soupe, alors il faut que je mette autant de soupe dans toutes les faisselles parce que, s’il y a du beau caillé dans une et de la soupe dans l’autre, ça fait un fromage rikiki que personne veut acheter ou un trop gros qu’on perd de l’argent dessus.
C’est Fred qui m’a appris tout ça sans me l’apprendre, j’ai juste regardé. Quand j’étais petite, je passais déjà tout mon temps dans la fromagerie pour boire le jus sérum qui coulait par le trou des faisselles. Nous, on est des artistes du caillé et on fait des fromages vraiment bons. Sur les marchés, les vieilles dames nous en achètent plein. En tout, ça fait au moins une caisse, sans exagérer. Le problème, c’est l’été, à cause des vers, là, il faut être vigilant et tous les enlever au couteau d’avant d’aller les vendre.
Je retourne les moulés frais d’hier, c’est tout un art. Je les fais tomber sur la paume de ma main et shloff ! je les balance d’un coup dans la faisselle. le truc, c’est de ne pas enfoncer les doigts dedans et de surtout pas les faire tomber de travers sinon ça fait fromage d’amateur, ce qui n’est pas notre cas.
Maud LETHIELLEUX, Dis oui, Ninon, 2009.