Qui n’a pas suçoté quelque chose en faisant la cuisine me jette la première pierre. Faire la cuisine m’exalte, m’irrite, m’apaise et me réconcilie. M’ennuie, m’enchante. Me dégoûte. Ne laisse pas de m’étonner.
Tant de couleurs, d’odeurs, de consistances à entremêler infiniment. Tant de goûts à enchâsser, à extraire, tant de goûts à vanter, à plier à notre volonté, à convaincre de se dilater et de nous oindre la bouche entière. Tant de règles, tant d’habitudes, tant de surprises. La cuisine me désespère, parfois je n’y comprends rien. Qu’ai-je à voir avec elle ? Est-ce une toquade ? Qui ai-je envie ainsi de régaler ? Qu’est-ce que je veux amadouer ? Parfois il me semble que la cuisine me délivre un peu de la violence. Et je me cabre. Car je tiens à ma violence que je déplore comme à la prunelle de mes yeux. Je n’aime pas les gens qui chipotent, j’aime au contraire qu’on mange avec appétit, solidement. Mais en même temps je crois bien que la cuisine me délivre de la voracité. La cuisine me police et je déteste la cuisine parce qu’elle me police. La cuisine et son corollaire, la civilité. La figure du plus revêche se fend d’un sourire comme ce que vous avez mijoté pour lui est à son goût et vous vous entendez dire à qui vous a déplu depuis le début de la soirée : “Servez-vous à nouveau, je vous en prie, vous me feriez plaisir.” Jamais vous ne cuisineriez pour vous tout seul. En imaginant un plat, vous pensez aussitôt à ceux que vous inviterez à le partager. N’est-il pas étrange que vous qui prétendez tenir par-dessus tout à votre solitude, vous vous retrouviez des heures durant devant vos fourneaux et, plus exactement, entièrement vouée à ceux qui vous mangeront bientôt ? Sans doute avec votre cuisine voulez-vous les appâter ceux-là qui vous mangeront bientôt, à moins que ce ne soit vous-même que vous ne finissiez pas d’apprêter et de travestir afin de vous rendre présentable lorsque vous leur parlerez. Votre visage cru, ils ne le verraient pas, et vos paroles crues, ils ne les entendraient pas. Votre visage et vos paroles crus seraient trop effrayants et trop magnifiquement perdus pour que quiconque les voie ni ne les entende jamais.
Maryline DESBIOLLES, La Seiche, 1998.