Littérature

quand les auteurs s’en mêlent…

Par

~ 8 décembre 2016 ~

Agapes littéraires

Une blanquette au Tranxène

Sur le chemin de l’appartement, je me suis arrêtée pour acheter de l’épaule de veau. Tu adores ma blanquette. En rentrant, j’ai pilé le Tranxène. Écrasés, les cachets ressemblent à de la Maïzena. J’ai épluché les légumes et préparé le bouquet garni.

Dans ma plus belle casserole, j’ai posé les morceaux de viande, les ai couverts d’eau froide, salés. Pas trop. Le médecin l’a déconseillé pour tes artères. L’eau a bouilli. J’ai écumé lentement et ajouté les légumes un par un. J’ai laissé le tout mitonner.

Immergée dans un bain parfumé à l’essence de thé, un masque antiride sur le visage, j’ai macéré pendant une heure. […] Le minuteur a retenti dans la cuisine. La viande était cuite. Je l’ai retirée et réservée. Quelle robe porterais-je pour notre tête-à-tête ? La noire en crêpe. Je me suis limé les ongles et épilé les jambes. Mes aisselles étaient lisses. De retour dans la cuisine, j’ai passé le bouillon dans un fin linge blanc, fait fondre le beurre dans une autre casserole et ajouté une cuillerée à soupe de Tranxène. À la place de la fécule. Avec douceur, j’ai mélangé le tout, remué jusqu’à ébullition et surveillé l’éventuelle formation de grumeaux. Tu détestes ça. J’ai intégré la viande, laissé chauffer quelques minutes et versé la crème et les jaunes d’œufs. J’ai goûté. Parfait. Le céleri annihilait l’âcreté du somnifère.

Mon amour, combien je t’aime pour avoir agi de la sorte. Ironie du sort, c’était Halloween. J’aurais pu t’accueillir à califourchon sur un balai. […]

Laure BUISSON

Un souper gourmand au Café Riche

Les huîtres d’Ostende furent apportées, mignonnes et grasses, semblables à de petites oreilles enfermées en des coquilles, et fondant entre le palais et la langue ainsi que des bonbons salés. Puis, après le portage, on servit une truite rose comme de la chair de jeune fille ; […]. On apporta des côtelettes d’agneau, tendres, légères, couchées sur un lit épais et menu de pointes d’asperges. […]

On avait apporté le rôti, des perdreaux flanqués de cailles, puis des petits pois, puis une terrine de foies gras accompagnée d’une salade aux feuilles dentelées, emplissant comme une mousse verte un grand saladier en forme de cuvette. […] Le dessert vint, puis le café ; et les liqueurs versèrent dans les esprit excités un trouble plus lourd et plus chaud. […] Le total montait à cent trente francs.

MAUPASSANT, Café riche

L’oie rôtie de Gervaise

Quand l’oie fut sur la table, énorme, dorée, ruisselante de jus, on ne l’attaqua pas tout de suite. C’était un étonnement, une surprise respectueuse, qui avait coupé la voix à la société. On se la mon- trait avec des clignements d’yeux et des hochements de menton. Sacré mâtin ! quelle dame ! quelles cuisses et quel ventre !

« Elle ne s’est pas engraissée à lécher les murs, celle-là ! », dit Boche. Alors on entra dans les détails sur la bête. Gervaise précisa des faits : la bête était la plus belle pièce qu’elle eût trouvée chez le marchand de volaille du faubourg Poissonnière ; elle pesait douze livres et demie à la balance du charbonnier ; on avait brûlé un boisseau de charbon pour la faire cuire, et elle venait de rendre trois bols de graisse. Virginie l’interrompit pour se vanter d’avoir vu la bête crue : on l’aurait mangée comme ça, disait-elle, tant la peau était fine et blanche, une peau de blonde, quoi ! Tous les hommes riaient avec une gueulardise polissonne, qui leur gonflait les lèvres. […] [Après le découpage], on tomba sur l’oie furieusement. Les Lorilleux passaient leur rage sur le rôti […]. Toutes les dames avaient voulu de la carcasse ; la carcasse, c’est le morceau des dames. Mme Lerat, Mme Boche, Mme Putois grattaient des os, tandis que maman Coupeau, qui adorait le cou, en arrachait la viande avec ses deux dernières dents. Virginie, elle, aimait la peau, quand elle était rissolée, et chaque convive lui passait sa peau, par galanterie […].

ZOLA, Gervaise