Littérature

Comment cuisiner son mari à l’africaine?

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~ 30 novembre 2016 ~

 

CHAPITRE 17

Les semaines passent et mon chagrin est gastro­ nomique.

Il s’étale comme une tarte à la crème, là sur mon visage; il se mousse au chocolat aux coins de mes lèvres; il craquette sous ma langue comme un biscuit sec; il est aussi amer qu’une cola et je le distribue autour de moi.

Il agace les langues, acide comme une mangue verte. « Pas de temps à perdre! . me dit Éric, dépité.publie-le!» Quelquefois, dans mon lit, alors que jè, me larmoie sur mon destin calamiteux, mon chagrin devient aussi doux qu’un beignet à la banane.

Puis, un matin, je m’aperçois qu’il éblouit mes voisins comme des bol\lgies sur un gâteau d’anni­ versaire. « Vous allez bien? me demande d’une voix melliflue la grande bri:t?-gue des combles. Si vous avez besoin de quoi que ce soit… » Mon chagrin est lumineusement évident. Il est temps d’avoir honte. Il y a desjeunes filles qm entrent chez la concierge.« Ce sont mes nièces», dît-elle, parce qu’il fait de plus en plus chaud et qu’il est temps de renouer avec la vie.

– C’est étrange, lui dis-je un jour. Je te croyais fille unique.

Il y a quelques précipitations sur son visage: ses joues deviennent rouges; ses paupières papillotent comme pour empêcher l’agression d’un vent et elle ramasse précipitamment ses aiguilles à tricoter qu’elle enfourne sous ses bras :

-Ah, bon?

Je la trouve soudain modeste et sage, ce qui ne passionne personne. Je l’abandonne à ses secrets parce qu’un foyer est comme le ventre d’un monstre: certains de ses contes pour adultes ne se racontent pas.

Je laisse le temps dénouer ce qu’il a à défaire parce qu’il y a un temps pour tout; je le laisse renouer ce qui s’est relâché. Voilà monsieur Bolobolo. Il a l’air rabougri dans son costume. Je ne m’empresse pas de traverser le hall pour faire mes courses et com­ prendre à demi-mot pourquoi il a rétréci. Je ploie sous ma dignité et mes divers fardeaux.

Je suis là et je n’arrive pas à comprendre qu’il se passe quelque chose d’extraordinaire. Ceci n’est qu’un dimanche ordinaire dans l’immeuble.

À présent je vis comme si j’avais laissé ma vie entre parenthèses. Je plie les draps. Je confesse mon lit. Il y a deux bols dans la cuisine. Je les lave. Je mets un disque laser et je m’affale dans le canapé. La musique s’arrête. Un calme étrange m’envi­ ronne, semblable à un silence·peuplé. Il y a des gens dans les escaliers : « Attention, doucement ! »

Je prépare une bouillie de mil que je bois, debout contre la fenêtre. Au loin, l’air grouille des temps de l’enfance. Des Noirs, vêtus de noir, sortent sou­ dain de l’immeuble. Certains ont des instruments de musique qui luisent comme des lames au soleil. Ils s’alignent derrière un fourgon des pompes funèbres recouvert de couronnes de fleurs. Le convoi mortuaire s’ébranle entre musique et gémis­ sements. Je tourne la tête vers le soleil et distingue la silhouette sanglotante de monsieur Bolobolo en tête du cortège.

Je frissonne et m’attelle à l’ouvrage parce qu’il est l’heure de reconquérir l’homme que j’aime, avant que le temps ne transforme ma vie en atomes de poussière.

Tandis qu’au Père-Lachaise on lorgne avec effroi la tombe, que le prêtre, solennel, lit des versets, que chacun à tour de rôle jette une fleur sur le cercueil, que les musiciens jouent de la salsa pour élever l’âme de la défunte au Paradis, je cuisine un pou­ let aux arachides avec du riz, du vivaneau et des tubercules de manioc pour accueillir la compagnie. Je monte le repas. La porte est entrouverte. Je le pose sur la table. Je m’assois au bord de la fenêtre où la vitre endure le souffle du soleil. Je ne pense à rien, je me précipite seulement en avant, le hasard et la nécessité en tête. I.:heure n’est pas à la spécu­ lation. De temps à autre, mes yeux s’attardent sur le mobilier qui a appartenu à la Mère: elle est par­tie sans rien emporter.

Les voilà de retour. l’.appartement grouille de san­ glots qui s’emmêlent et se répercutent avec volupté contre les murs: « Une femme au grand cœur ! dit le vieux médecin de famille. Elle était l’humanité faite femme. » Et le monde entier reprend cette phrase comme une litanie.La Mère est morte. Et cette vieille, si petite que l’on aurait pu la croire superflue, grandissait dans le décès. Monsieur Bolobolo ne se demande pas d’où vient le repas : cela lui semble une évidence. Comme ces petits sacrifices – cocufiage – mensonges – vexations- que je consentirai bien plus tard, parce qu’il arrive toujours un moment où la femme doit aimer le mariage plus que le mari.

On mange avec volupté. On boit du vin de palme. Que c’est beau un festin après le cimetière! Puis, le quotidien rattrape chaque convive. Il est temps de se disperser: « Tiens bon, mon grand! »

Une odeur chaude et aigrelette rôde dans la pièce. On est seuls, côte à côte, à l’intérieur où il n’y a que lui et moi, et la poule de la Mère, bien entendu, jusqu’à ce que le soleil se couche derrière les immeubles. Alors seulement, on sort sur le bal­ con pour observer les lumières des lampadaires.

Il me tourne brusquement le dos puis dit quelque chose d’aussi doux et ensoleillé qu’une aube:

Cette femme qui a préparé ce poulet aux ara­ chides jusqu’à ce que les relents de la mort soient perçus comme goûts et odeurs, jusqu’à transformer cette cérémonie en sucs de vie, je l’épouserai cette femme devant Dieu et les hommes.

Cette femme, c’est moi, dis-je parce que je ne veux pas attendre que ma vie se flétrisse au fond de quelque vallée aux morts. Il me soulève dans ses bras, m’étreint si forte­ ment que, pendant un moment, je ne peux respi­ rer: « Je t’adore comme les gens aiment le billet vert, l’argent, le pèze, le dolé!» dit-il. Il me trans­ porte vers la chambre, referme la porte derrière nous. C’est ainsi que je prends la place de la Mère. Et je me crois en sécurité et c’est bien ainsi.

CALIXTE BEYALA