Littérature

Le ventre des philosophes…

Par

~ 25 novembre 2016 ~

 

Michel ONFRAY

Le ventre des philosophes : critique de la raison diététique

Toute cuisine révèle un corps en même temps qu’un style, sinon un monde : lorsque enfant il m’a fallu comprendre ce qu’étaient la pauvreté et les fins de mois de mes parents, ce sont les œufs ou les pommes de terre qui me l’ont signifié. Ou le manque de viande. À la table d’un père ouvrier agricole, le poisson était un luxe: il manquait d’à propos et ses vertus d’emplâtre étaient nulles. Le provincial ne dispose que du fruste et du sommaire: les aliments précieux, rares ou délicats s’absentent sans cruauté. Les féculents règnent en maîtres. Sur la table, le cidre dur, amer et presque imbuvable ne fait jamais défaut. Odeur de vinaigre. À la cave, il croupit dans des tonneaux qui contaminent tout d’un tenace goût de chêne ou de châtaignier. Les gouttes qui tombent presque en filet sur le sol de terre battue parfument les caves sombres et humides. Parfois, lorsque le cidre bouché était trop puissant, il débordait la bouteille et faisait sauter les bouchons de liège dans la pénombre. De fortes odeurs imprégnaient la terre qui conservait la mémoire du liquide. Les pommes faisaient crouler les branches des arbres. De temps en temps, elles ployaient tant qu’elles se brisaient et chutaient dans une herbe grasse, verte et tendre. On les retrouvait couvertes de rosée. Elles étaient destinées aux tartes Tatin, aux bourdins ou aux compotes. Pas de cannelle. Les épices sont les artifices de la ville. Couchés sur des tapis de purée de fruits, les quartiers faisaient une rosace. Du gothique au four. Quant à la crème, elle signait tous les plats: lapins ou morues, volailles et fruits.Lorsque des caprices d’adultes me valurent la pension, il fallut rompre ma proximité avec les choses de la nature. Je ne pouvais plus goûter les mûres à l’époque de la rentrée des classes, ni croquer les pommes chapardées dans le jardin public. Je dus abandonner les noisettes et les fraises des bois, les châtaignes et les griottes. Je désertai les chemins creux, les fossés et les haies sauvages. J’oubliai le goût de l’herbe mâchée sous un soleil d’été, celui des vairons péchés dans la rivière ou des tanches sorties de l’étang, et frits à la poêle. Je perdis de vue les enfants de mon âge qui avalaient des vers de terre crus pour une cigarette ou des mouches pour une poignée d’infâmes sucreries à bon marché.

L’orphelinat me valut d’apprendre sous d’autres auspices qu’il n’y a pas d’alimentation neutre. Le goût de la liberté me manqua cruellement. Le réfectoire remplaçait la cuisine et les fumets de la maison furent supplantés par les effluves gras et lourds des laboratoires de collectivité. Je fis connaissance avec les gelées flasques et insipides, avec l’eau saturée de chlore et le pain calciné des apprentis boulangers de l’école. Les sauces figeaient dans les assiettes et l’on jouait à les retourner pour mettre à l’épreuve les filets coagulés des graisses qui s’accrochaient désespérément au Pyrex. Il fallut avaler des potages à la tomate et au vermicelle qui ressemblaient à des assiettes de sang frais. Il fallut manger des tranches de foie mal cuites et sanguinolentes. Il fallut ingurgiter les purées de pois cassés froides et les tranches de cœur élastiques. À quatre heures, les morceaux de pain sec s’arrachaient au pied d’un vaste récipient de plastique aux couleurs louches. La barre de chocolat était le seul luxe, bien qu’elle fût des plus abrasives. L’avantage du collège religieux est la messe: enfant de chœur dès sept heures trente on peut goûter entre le dentifrice et le café au lait une rasade de vin blanc ou quelques poignées d’hosties qu’on espérait non consacrées pour éviter la damnation. Parfois, la transgression aidant, j’en remplissais mon bonnet et les reversais dans mon bol de café au lait. Voir les rondelles de pain azyme fondre dans le liquide tiède et sombrer au fond du récipient stimulait l’imagination: sabordages ou immersions du monde, noyade du Christ mal inspiré d’avoir choisi la forme boulangère. Heureusement, les sorties du dimanche après-midi – en rang par deux – permettaient de grappiller dans la campagne les baies et fruits sauvages qui avaient conservé le goût de la liberté.