Littérature

Comment choisir des fromages?

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~ 4 avril 2018 ~

« On faisait les courses pour le week-end au supermarché. À un moment, elle a dit, va faire la queue pour le fromage pendant que je m’occupe de l’épicerie. Quand je suis revenu, le caddie était à moitié rempli de céréales, de biscuits, de sachets alimentaires en poudre et autres crèmes de dessert, j’ai dit, à quoi ça sert tout ça ? – Comment à quoi ça sert ? J’ai dit, à quoi ça rime tout ça ? Tu as des enfants Robert, ils aiment les Cruesli, ils aiment les Napolitains, les Kinder Bueno ils adorent, elle me présentait les paquets, j’ai dit, c’est absurde de les gaver de sucre et de gras, c’est absurde ce caddie, elle a dit, tu as acheté quels fromages ? – Un crottin de Chavignol et un morbier. Elle a crié, et pas de gruyère ? – J’ai oublié et je n’y retourne pas, il y a trop de monde. – Si tu ne dois acheter qu’un seul fromage, tu sais très bien que tu dois acheter du gruyère, qui mange du morbier à la maison ? Qui ? Moi, j’ai dit. – Depuis quand tu manges du morbier ? Qui veut manger du morbier ? J’ai dit, arrête Odile. – Qui aime cette merde de morbier ? ! Sous-entendu « à part ta mère », dernièrement ma mère avait trouvé un écrou dans un morbier, j’ai dit, tu hurles Odile. Elle a brutalisé le caddie et y a jeté trois tablettes groupées de Milka au lait. J’ai pris les tablettes et les ai remises dans le rayon. Elle les a remises encore plus vite dans le caddie. J’ai dit, je me tire. Elle a répondu, mais tire-toi, tire-toi, tu ne sais dire que je me tire, c’est ta seule réponse, dès que tu es à court d’arguments tu dis je me tire, il y a tout de suite cette menace grotesque. C’est vrai que je dis souvent je me tire, je reconnais que je le dis, mais je ne vois pas comment je pourrais ne pas le dire, quand c’est la seule envie qui me vient, quand je ne vois pas d’autre issue que la désertion immédiate, mais je reconnais aussi que je le profère sous forme, oui, d’ultimatum. Bon, tu as fini tes courses, je dis à Odile en poussant d’un coup sec le caddie vers l’avant, on n’a plus d’autres conneries à acheter ? – Mais comment tu me parles ! Est-ce que tu réalises comment tu me parles ! Je dis, avance. Avance ! Rien ne m’agace plus que ces froissements subits, où tout s’arrête, où tout se pétrifie. Évidemment je pourrais dire, excuse-moi. Pas une seule fois, il faudrait que je le dise deux fois, avec le bon ton. Si je disais, excuse-moi deux fois avec le bon ton, on pourrait repartir à peu près normalement dans la journée, sauf que je n’ai aucune envie, aucune possibilité physiologique de dire ces mots quand elle s’arrête au milieu d’une travée de condiments avec un air ébahi d’outrage et de malheur. Avance Odile s’il te plaît, je dis d’une voix modérée, j’ai chaud et j’ai un article à finir. Excuse-toi, dit-elle. Si elle disait excuse-toi avec un timbre normal, je pourrais obtempérer, mais elle susurre, elle confère à sa voix une inflexion blanche, atonale, par-dessus laquelle je ne peux pas passer. Je dis s’il te plaît, je reste calme, s’il te plaît, de façon modérée, je me vois roulant à toute allure sur un périphérique, écoutant à fond Sodade, chanson découverte récemment, à laquelle je ne comprends rien, si ce n’est la solitude de la voix, et le mot solitude répété à l’infini, même si on me dit que le mot ne veut pas dire solitude mais nostalgie, mais manque, mais regret, mais spleen, autant de choses intimes et impartageables qui s’appellent solitude, comme s’appellent solitude le caddie domestique, le couloir d’huiles et vinaigres, et l’homme implorant sa femme sous les néons. Je dis, excuse-moi. Excuse-moi, Odile. Odile n’est pas nécessaire dans la phrase. Bien sûr. Odile n’est pas gentil, j’ajoute Odile pour signaler mon impatience, mais je ne m’attends pas à ce qu’elle fasse demi-tour les bras ballants vers les produits réfrigérés, c’est-à-dire vers le fond du magasin, sans un mot et laissant son sac à main dans le caddie. Qu’est-ce que tu fais Odile ? je crie, il me reste deux heures pour écrire un papier très important sur la nouvelle ruée vers l’or ! je crie. Une phrase complètement ridicule. Elle a disparu de ma vue. Les gens me regardent. J’empoigne le caddie et je file vers le fond du magasin, je ne la vois pas (elle a toujours eu le don de disparaître, même en situation agréable), je crie, Odile ! Je vais vers les boissons, personne : Odile ! Odile ! Je sens bien que j’inquiète les gens autour de moi mais ça m’est complètement égal, je sillonne les travées avec le caddie, je déteste ces supermarchés, et soudain je la vois, dans la queue des fromages, une queue encore plus longue que celle de tout à l’heure, elle s’est remise dans la queue des fromages ! Odile, je dis, une fois à sa hauteur, je m’exprime avec mesure, Odile tu en as pour vingt minutes avant d’être servie, partons d’ici et nous achèterons le gruyère ailleurs. Aucune réponse. Qu’est-ce qu’elle fait ? Elle farfouille dans le caddie et reprend le morbier. Tu ne vas pas rendre le morbier ? je dis. – Si. On l’offrira à maman, je dis pour alléger. Ma mère a trouvé récemment un écrou dans un morbier. Odile ne sourit pas. Elle se tient droite et offensée dans la file des pénitents. Ma mère a dit au fromager, je ne suis pas une femme à histoires mais pour votre longévité de fromager célèbre je dois vous signaler que j’ai trouvé un boulon dans votre morbier, le type s’en est foutu totalement, il ne lui a même pas offert les trois rocamadours qu’elle a achetés ce jour-là. Ma mère se vante d’avoir payé sans broncher et d’avoir été plus grande que le fromager. Je m’approche d’Odile et je dis, à voix basse, je compte jusqu’à trois Odile. Je compte jusqu’à trois. Tu entends ?”

Y. REZA, Heureux les heureux (2013)